La légende du premier moulin

Au pied de la falaise que surplombent les puissantes fortifications du château de Thémines, un maître maçon et son équipe viennent de finir de creuser les fondations d’un moulin dans le lit du ruisseau.

À la fin de cette journée, on distingue les premiers alignements de pierres de taille, préfigurant les assises du bâtiment. Content de l’avancement des travaux, il libère ses ouvriers et rentre chez lui en songeant à son œuvre.
Il est assailli de soucis : approvisionner le chantier n’est pas facile, la carrière de pierres est loin, et la main-d’œuvre coûte cher.
Le lendemain, au lever du jour, comme d’habitude, il rejoint le chantier avant les ouvriers. Stupeur ! le bel alignement est tout tordu, et quelques pierres renversées. Ce sont des plaisantins, se dit-il, ou un concurrent jaloux. Il remet tout en ordre, et avec ses ouvriers, continue de monter une hauteur de mur en beau calcaire en suivant les instructions du Frère Saint Pierre, l’architecte spécialiste des moulins, qui en avait tracé les plans et pris les niveaux.
Le lendemain matin, alors là, que de dégâts ! Comme s’il y avait eu une crue durant la nuit qui aurait tout renversé. Un orage, pense-t-il, du côté d’Espeyroux. Mais il est inquiet. Le soir, il décide de dormir sur le chantier, pour savoir ce qui s’y passe exactement. Alors qu’il s’est assoupi près d’une auge à mortier, il est réveillé par des bruits furtifs qui viennent d’une de ces grottes qui bordent le ruisseau à cet endroit.
Il voit s’approcher un être cornu au visage grimaçant et armé d’une fourche.

« Salut ! Maître Peyre, tu as constaté ce que je sais faire ?
– Pour faire ça, pas besoin d’être fort ! C’est donc toi le malin qui sabote mon travail ?
– Et oui ! et je vais te proposer un marché : ton âme contre la construction paisible de ce moulin », tandis que d’un coup de fourche, il fait tomber trois coudées de mur.
« Holà ! voilà un marché qui ne me plaît guère !, laisse-moi réfléchir. »

Ce chantier représente une belle somme d’écus en or, et les délais, avant les pluies doivent être respectés. De plus, sa nombreuse famille attend le fruit de son travail pour manger.
La tête dans les mains, complètement abattu, le pauvre maçon sait que ce suppôt du diable aura raison de son âme. Aussi, invoque-t-il Saint Martin, le bon patron de notre église.
La réponse lui parvient quelques instants après, par voix céleste. Ayant reçu de bons conseils, il interpelle le diablotin :
« D’accord ! mais à une condition : que tu ne prennes mon âme que lorsque les travaux seront finis, et que les rayons du soleil caresseront le faîtage tout neuf.
– Et bien voilà qui me sied », grimace le cornu, en s’enfuyant au fond d’une caverne, sans réfléchir, tout content de ramener une âme de bon maçon à son patron Lucifer.

Les travaux vont bon train car même le diablotin donne un coup de main : il lui tarde de mener à bien sa diablerie. Il retient l’eau du ruisseau quand elle menace, casse les bouteilles de vin que les ouvriers amènent en cachette et fait pousser les arbres pour mettre le chantier à l’ombre.
Le grand jour arrive, le chantier est enfin terminé. Le diablotin, à cheval sur le faîtage, attend avec impatience la conclusion de son marché.
En vain, le soleil n’est jamais au rendez-vous, et pour cause, le canyon est tellement profond, que ses rayons n’atteignent jamais le toit du moulin.
Dépité, le cornu s’enfuit, honteux, construire le moulin du diable à Cabouy.

Allez-y, vous verrez le mur cyclopéen qui retient les flots de l’Ouysse à la sortie de la résurgence. Il paraît que c’est le diable qui l’a construit.

(récit recueilli et écrit par Paul Brunet, enfant du pays)

Vous pouvez écouter cette légende contée par Margot D Marguerite, comédien, écrivain et habitant de Thémines :

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